mercredi 2 mai 2018

100 000 canards par un doux soir d'orage

Auteur : Thomas Carreras
Edition : Sarbacane
Collection : Exprim'
Parution originale : 2015
Genre : Horreur, Jeunesse, Humour
Origine : France
Nombre de pages : 312
Résumé : Anatidaephobia [n.f.] : Peur panique à l'idée d'être observé par des canards.
Quand Ginger, globe-trotteuse de 19 ans, débarque à Merrywaters - le bled le plus paumé d'Angleterre - pour assister à un festival de musique, elle est loin de se douter que les canards seraient aussi nombreux dans le coin. Ni qu'ils commenceront à l'espionner...
LA SUITE ? AH NON, C'EST TOUT, ON NE VOUS DIT PLUS RIEN !

   Je tiens, au cas où certains volatiles seraient en train de m'observer en ce moment même, qu'aucun canard n'a été blessé au cours de ma lecture de 100 000 canards par un doux soir d'orage. Non parce que, si vous n'avez jamais ouvert le livre de Thomas Carreras, vous ne pouvez pas vous rendre compte à quel point ces piafs peuvent être diaboliques, sournois et meurtriers, et ce, quand tout le monde a le dos tourné, évidemment ! Oh non, j'espère qu'ils ne m'ont pas entendue ! Ils seraient capables de me le faire payer... Ils sont partout... ils m'observent...

   Par le bec d'un anatidé, ILS ME SUIVENT !

   Imaginez que vous venez de l'autre bout de la Terre pour assister à un minuscule festival de musique dans un bled pourri en Angleterre. Vous atterrissez dans un petit pub juste à côté du lieu du festival, vous obligez le patron à vous donner un job pour payer votre place, vous écoutez les histoires pleines de superstition des habitants, notamment des histoires à propos de canards... et vous commencez à remarquer que ces rôtis sur pattes ont un regard des plus mauvais, surtout celui-là, là-bas, au fond, avec la cicatrice qui va du haut du crâne jusqu'au bec, qui vous fixe d'une façon des plus inquiétantes... c'est l'expérience que va vivre Ginger, jeune américaine venue de Paradise City (et là je viens de vous mettre la chanson des Guns n'Roses dans la tête) et qui a tout donné pour voir son groupe préféré en concert. Ginger va complètement perdre la boule à cause de centaines de canards qui la poursuivent et veulent sa mort.

   Parce que, oui, je vous l'ai pas dit, mais ce roman est littéralement UN SLASHER AVEC DES CANARDS !
   Thomas Carreras, avec ce roman, rend hommage aux slashers américains, de type Vendredi 13 ou Halloween, dans lesquels les protagonistes sont poursuivis par une entité maléfique qui va les tuer d'une manière bien gore les uns après les autres, et ce, avec tous les tropes de ce genre de films : le personnage principal qui alerte tout le monde mais n'est cru par personne ; le grand méchant de l'histoire, ici le Désosseur, qui a un background des plus tragiques ; un environnement gothique, ici un bled paumé et grisâtre d'Angleterre, par une nuit d'orage. Et d'un autre côté, l'auteur mêle à cette atmosphère glauque une touche d'humour dans une satire bienveillante de l'anatidaephobie, une phobie des plus singulières puisqu'il s'agit de la peur panique à l'idée d'être observé par des canards.

   Et, nom d'un canard, qu'est-ce que le mélange est bon ! L'auteur arrive à retranscrire l'atmosphère d'un slasher grâce à un style d'écriture très cinématographique, en faisant des focus sur certains éléments du décors et des personnages, des effets de travelling sur les paysages, des zooms soudains, et le texte est travaillé comme si le personnage qui parle portait une caméra subjective à l'épaule. Cela instaure un effet dynamique à la lecture et la rend très fluide. Le début du roman est particulièrement hilarant grâce à un comique de situation très bien maîtrisé, mais au fur et à mesure de la lecture, l'atmosphère s'assombrit de plus en plus, en gardant tout de même son essence complètement loufoque.
   Thomas Carreras offre également des personnages bien construits, légèrement clichés certes, mais dans le contexte du roman, ce n'est pas dérangeant, c'est même une qualité puisque son intention est de mettre en lumière les différents tropes d'un bon slasher. De plus, et c'est ce que j'ai bien aimé, les personnages élaborent chacun de leurs plans pour s'en sortir en fonction des films et séries d'horreur et de zombies qu'ils ont pu voir : Shaun of the Dead, The Walking Dead, The Night of the Living Dead... ce qui crée un fort capital sympathie entre le lecteur et les personnages puisqu'on partage une certaine connivence avec eux, et cela renforce l'hommage aux films d'horreur que ce roman veut rendre.

   Si vous aimez les films d'horreur, si vous aimez l'absurde, alors 100 000 canards par un doux soir d'orage est un livre qui vous plaira très certainement, pour toutes les raisons que j'ai mentionné précédemment. C'est loufoque, et en même temps parfois un peu effrayant, c'est très intelligent et vraiment bien écrit ! J'avais l'impression d'être au cinéma, les yeux rivés sur mon livre. Il ne vous reste plus qu'à voler vers votre librairie pour acquérir cette perle, mais attention à ne pas y laisser des plumes !


dimanche 22 avril 2018

Qui a peur de la mort ?

Autrice : Nnedi Okorafor
Editeur : ActuSF (Indés de l'Imaginaire)
Parution originale : 2013
Genre : SF, Fantasy
Origine : Etats-Unis
Nombre de pages : 550
   Résumé :  Afrique, après l’apocalypse. Le monde a changé de bien des façons, mais il est une région où les génocides intertribaux continuent d’ensanglanter la terre.
Une femme survit à l’anéantissement de son village et au viol commis par un général ennemi.
Elle erre dans le désert dans l’espoir d’y mourir,
mais donne naissance à une petite fille dont la peau et les cheveux ont la couleur du sable.
Persuadée que son enfant est différente, extraordinaire, elle la nomme « Onyesonwu », ce qui signifie, dans une langue ancienne : « Qui a peur de la mort ? »
À mesure qu’Onye grandit, elle comprend peu à peu qu’elle porte les stigmates physiques et sociaux de sa violente conception. Des pouvoirs magiques aussi insolites que remarquables commencent à se manifester chez elle alors qu’elle est encore enfant. Sa destinée mystique et sa nature rebelle la poussent à quitter son foyer pour se lancer dans un voyage qui la forcera à affronter sa nature, la tradition, l’histoire, l’amour, les mystères spirituels de sa culture, et à apprendre enfin pourquoi elle a reçu le nom qu’elle porte.
   J'ai lu ce roman en partie parce qu'un ami libraire a beaucoup insisté auprès de moi pour que je le lise. Son argument de vente ? "Le roman sera bientôt adapté en série par HBO, si tu le lis maintenant tu pourras dire que tu connaissais avant que ça devienne mainstream". Il m'en faut peu pour me convaincre de lire un livre, oui, et vous inquiétez pas, il le sait bien, va. 
   Ma deuxième raison tient dans le fait, comme je le disais quand je parlais des Sœurs Carmines, ma lecture a été un tel coup de cœur qu'elle donné envie de connaître en profondeur le catalogue des éditions Mnémos. De fil en aiguille, j'ai appris que la maison d'édition faisait partie du collectif des Indés de l'Imaginaire qui rassemble donc Mnémos, les Moutons Electriques et enfin, ActuSF, qui édite Qui a peur de la mort ?.

   Mon avis sur ce roman est assez mitigé, et se divise en deux parties, qui suit d'ailleurs le schisme qui se crée dans le roman. 
   La première partie du roman narre la jeunesse de l'héroïne, Onyesonwu, dans le village de Jwahir, en Afrique, de sa petite enfance jusqu'à l'âge adulte. Onyesonwu a une particularité : parmi ses camarades à la peau d'ébène et aux cheveux d'un noir corbeau, elle est la seule à avoir une peau et des cheveux couleur de sable, ce qui fait d'elle une paria au sein de la société. Au fur et à mesure que la petite fille grandit pour devenir une femme, elle va en apprendre beaucoup à son propos, sur sa conception, sa naissance ainsi que sur ses propres capacités, magiques ou non. Cette première partie du livre a une fonction de roman d'apprentissage, car l'héroïne va subir des épreuves qui vont la faire grandir et progresser, mais qui, inexorablement, vont la mener vers la chute qui va amorcer la deuxième partie du roman. J'ai également vu des emprunts de tropes aux shonen japonais, notamment en ce qui concerne l'apprentissage de sorcière de Onye. Mais ce que j'ai le plus aimé dans cette partie, c'est la façon qu'a l'autrice de créer un personnage féminin complexe, tiraillé entre sa conscience qui lui dit que les traditions, telles que le mariage ou encore l'excision, oppressent et aliènent les femmes, et de l'autre son besoin d'effacer le plus possible sa différence, de s'intégrer véritablement à son peuple, alors qu'elle sait pertinemment qu'aucun des pas qu'elle fera vers la tradition ne changera quoi que ce soit de ce que le monde pense d'elle. 
   Cette première partie est très riche, en personnages complexes et en rebondissements, mais elle présente également une histoire extrêmement bien ficelée, ce qui renforce d'autant plus ma déception en ce qui concerne la deuxième partie.

   Cette deuxième partie se présente comme une quête, en effet, Onyesonwu part à la recherche d'une personne contre laquelle elle nourrit une haine sans bornes, accompagnée de ses amis et forte de son apprentissage de sorcière. Et c'est là que j'ai commencé à beaucoup m'ennuyer dans ma lecture. Là où la première partie présentait plusieurs branches différentes de l'histoire, ce qui donnait la sensation de ne pas savoir où donner de la tête tant il se passait des choses, l'intrigue dans cette deuxième partie est telle une trame rectiligne, sans beaucoup de relief, à l'image du trajet que semblent faire les personnages dans leur quête. Cette deuxième partie a un rythme beaucoup plus lent également, j'ai mis beaucoup plus de temps à la lire, j'avais juste la sensation qu'il ne se passait rien du tout, alors qu'objectivement, on ne peut pas dire qu'il ne s'y passe rien. 

   En définitive, ce que l'on peut retirer de positif de cette lecture, et bien qu'on y trouve certaines longueurs comme précisé auparavant, c'est d'abord un mélange de tropes de la littérature de tous horizons assez bien dosé : nous retrouvons les aspects du dépassement de soi dans les domaines surnaturels, ainsi que l'apprentissage d'un jeune prodige auprès un vieux sage, comme dans la plupart des mangas japonais, mais également des caractéristiques propres aux genres de la tragédie grecque et du roman d'apprentissage typiquement français, le tout dans une écriture assez hollywoodienne qui se prête facilement à l'adaptation cinématographique ou télévisuelle, comme cela sera le cas bientôt à la télévision américaine. En effet, la chaîne privé HBO a acheté les droits du livre afin d'en faire une série diffusée sur leurs créneaux, chaîne qui diffuse notamment la très célèbre série Game of Thrones qui adapte à l'écran la saga de George R. R. Martin A Song of Ice and Fire. 
   On y retrouve également un personnage féminin, Onyesonwu, qui est très complexe et a beaucoup de relief : comme on la voit évoluer et grandir, elle passe par de nombreuses phases et émotions qui craquèlent l'image que l'on se fait d'elle, parce qu'elle est complètement imparfaite, et que ça fait du bien de voir un personnage féminin sur lequel on ne cristallise pas des comportements typiquement féminins. Cette notion est notamment représentative du personnage de Mwita, qui fonde sa vision du monde sur une limite bien distinguée du rôle de la femme et de l'homme dans la société, et qui a du mal à se tenir dans l'ombre d'Onye. En cela, Qui a peur de la mort ? est un roman qui présente une réflexion profondément féministe, même si ce n'est pas le fond du roman. 

   Même si mon avis est mitigé sur le roman et que j'ai une légère déception sur la deuxième partie du roman, je ne peux que recommander la lecture de Qui a peur de la mort ?, car ce roman présente une histoire et un point de vue très original dans la littérature de l'imaginaire. Premièrement, c'est un roman qui prend place en Afrique et offre donc de la visibilité pour ce continent et certaines de ses mœurs trop peu exploitées dans la littérature occidentale. Ensuite, c'est un roman qui présente des réflexion féministes, ce qui est très rare dans un roman qui traite de sujets propres à la fantasy. Enfin, vous trouverez un personnage féminin particulièrement génial car présentant beaucoup de relief et explosant tous les clichés qui reposent sur les femmes dans la fantasy. Je vous recommande donc chaudement la lecture de ce roman, ne serait-ce que pour pouvoir vous pavaner et dire "Ouais, je sais, j'ai déjà lu le livre." quand on vous dira bientôt "Tu as vu la nouvelle série de HBO ?"

lundi 19 mars 2018

Sirius

Auteur : Stéphane Servant
Edition : Le Rouergue
Collection : Epik
Parution originale : 2017
Genre : Jeunesse, Science-Fiction
Origine : France
Nombre de pages : 474

   Résumé : Alors que le monde se meurt, Avril, une jeune fille, tente tant bien que mal d'élever Kid. Entre leurs expéditions pour trouver de la nourriture et les leçons données au petit garçon, le temps s'écoule doucement... jusqu'au jour où le mystérieux passé d'Avril les jette brutalement sur la route. Il leur faut maintenant survivre sur une terre stérile pleine de dangers.

   Je l'annonce sans détours : Stéphane Servant est aujourd'hui, avec Philip Pullman, un de mes auteurs pour la jeunesse favoris. Auteur aussi bien de romans pour adolescents que d'albums pour les enfants, sa plume poétique a ravi mon cœur et mes yeux à ma première lecture du Cœur des louves, l'an dernier. Il revient pour la rentrée littéraire de 2017 avec son nouveau roman, Sirius, qui est aussi beau à l'extérieur qu'il l'est à l'intérieur. 
   Sirius raconte l'histoire d'un monde dévasté, dans un futur post apocalyptique, alors qu'une maladie rendant tout être vivant infertile ronge la Terre. C'est dans ce monde qu'évolue notre personnage principal, Avril, et son petit frère, Kid. Nous les découvrons alors qu'ils survivent dans la forêt depuis des années, dans une cabane en haut d'un arbre, entre des expéditions pour récupérer de la nourriture, et l'éducation de l'enfant. Kid est en effet un petit garçon de six ou sept ans qui ne connaît pas le monde tel qu'il était avant, et éprouve notamment un intérêt croissant pour les animaux, qui, suppose-t-on, sont tous morts. Perchés dans cet arbre, Avril, afin de canaliser la vive énergie de son petit frère, raconte à Kid qu'il leur faut attendre Sirius, et qu'alors ils pourront rejoindre leurs parents en haut de la Montagne. Mais un évènement surgissant du passé d'Avril revient les hanter, les forçant à quitter leur abri plus tôt que prévu, et à partir dans un road trip haletant, plongeant dans une aventure incroyable.

   Avec ce roman, Stéphane Servant nous transporte dans un monde qui se meurt, qu'il arrive à faire vivre grâce à une plume sublime et d'une poésie rare. Par des associations d'idées et de sons, l'auteur nourrit aussi bien nos sens que notre imaginaire. Il est très agréable notamment de lire ses romans à voix haute, et Sirius n'est pas une exception.
   Avec ce roman, Stéphane Servant nourrit une réflexion sur l'avenir de l'humanité, et l'urgence dans notre monde qui souffre de revenir en arrière, avant qu'il ne soit trop tard. Il va même plus loin que cela : l'Homme n'est pas le sujet de ce roman, c'est la vie en général. Les animaux ont la part belle dans ce roman, avec Kid qui notamment, d'une certaine façon, fait la transition entre les hommes et les animaux, et petit à petit, il devient un enfant sauvage. L'auteur arrive à montrer cette transition tout en douceur tout au long du roman. Petit à petit, il perd ses acquis humains, mais acquiert une sagesse animale, une sagesse aussi vieille que le monde, que nous découvrons lors de ses "lectures" du "Livre Vivant".
   Sous couvert d'un roman de science-fiction, Sirius aborde des sujets qui sont d'actualité dans notre monde actuel : l'écologie, pour commencer, est l'un des thèmes principaux du roman, puisque les personnages évoluent dans un monde qui se meurt parce que l'homme n'a pas respecté la nature ; l'immigration est un autre thème abordé, notamment à un moment du roman où Avril et Kid se retrouvent dans un bidonville de sans-abris qui attendent désespérément de passer un mur pour atteindre la Ville, mur qui rappelle fortement celui qui sépare le Mexique et les États-Unis, que les mexicains sont prêts à tout pour passer ; et enfin, la maladie, qui règne partout dans le monde.

   Sirius est un roman extrêmement touchant, d'une tristesse infinie, mais toujours entre ses pages transparaît l'espoir. Je n'imagine pas le monde se finir autrement que la façon dont il le décrit dans cette histoire, même si toujours la vie reprend le dessus. Stéphane Servant montre encore que l'Homme est capable du pire (fanatisme, résignation, violence) comme du meilleur (bonté, entraide, tolérance) au fur et à mesure qu'Avril et Kid rencontrent des protagonistes sur leur route. Jusqu'à atteindre la Montagne, où, enfin, le fin mot de l'histoire vous sera révélé...

  Pour finir, je dirais qu'encore une fois, Stéphane Servant ne me déçoit pas avec Sirius. L'imaginaire de l'auteur a le don de me transporter dans des contrées de mon esprit que je n'aurais jamais soupçonnées, et de nourrir mon esprit de réflexions à la fin de chacun de ses romans. C'est un roman que j'ai conseillé et vendu à tout adolescent qui est passé à la librairie où j'étais en stage, car il aborde des thèmes essentiels dans notre société actuelle, et il est important de sensibiliser les plus jeunes à ces sujets, ainsi que de rappeler aux plus âgés que notre devoir est de donner à nos enfants une Terre en meilleur état que la génération précédente nous l'a laissée.

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vendredi 2 mars 2018

Les Soeurs Carmines, tome 2 : Belle de gris

Auteur : Ariel Holzl
Edition : Mnémos
Collection : Naos
Parution originale : 16 novembre 2017
Genre : Jeunesse, Fantasy, Steampunk
Origine : France
Nombre de pages : 270
   Résumé : Trois semaines séparent Tristabelle Carmine du Grand Bal de la Reine. Trois semaines pour trouver la robe de ses rêves, un masque, une nouvelle paire d’escarpins… et aussi un moyen d’entrer au Palais. Car Tristabelle n’a pas été invitée. Mais ça, c’est un détail. Tout comme les voix dans sa tête ou cette minuscule série de meurtres qui semble lui coller aux talons.

En tout cas, elle ne compte pas rater la fête. Quitte à écumer les bas-fonds surnaturels de Grisaille, frayer avec des criminels, travailler dans une morgue ou rejoindre un culte. S’il le faut, elle ira même jusqu’à tuer demander de l’aide à sa petite sœur. Car Tristabelle Carmine est une jeune femme débrouillarde, saine et équilibrée. Ne laissez pas ses rivales ou ses admirateurs éconduits vous convaincre du contraire. Ils sont juste jaloux. Surtout les morts.
   J'ai poursuivi ma lecture des Sœurs Carmines avec le deuxième tome aussitôt que j'ai posé le tome 1, une chose qui ne m'arrive que très rarement. D'habitude, j'aime laisser reposer une série avec un autre livre, mais là, le besoin de lire la suite des aventures de ces sœurs complètement barrées était plus fort que tout, et m'a submergée avec une voracité sans précédent.
   Comme je l'ai mentionné précédemment, chaque tome de cette série est consacré à une des sœurs. Si le premier suivait Merryvère sur les toits de Grisaille, nous retrouvons Tristabelle, l'aînée, dans le deuxième. Et Tristabelle s'avère être un personnage encore plus haut en couleurs que sa cadette. La jeune fille apprend que la Reine recherche une dame de compagnie parmi les jeunes filles de la haute société de Grisaille, et bien que Tristabelle ne remplisse pas tout le contrat, ce n'est pas ce qui va arrêter la jeune fille. Alors Tristabelle part en quête de la tenue parfaite afin d'écraser toutes ses rivales.

   Si le sujet vous semble plus léger que dans le premier tome, rassurez-vous (ou non), car ce n'est absolument pas le cas. Outre le fait que, dans ce tome, une série de meurtres semble coller aux basques de Tristabelle et va nous préoccuper une très grande partie du roman, il s'avère également que la jeune fille a une manière très... particulière, de faire les boutiques. Machiavélique au sens littéral du terme, Tristabelle est prête à tout pour supplanter ses concurrentes, car pour elle, la fin justifie les moyens. Quitte à provoquer des émeutes pour une paire de chaussures, ou encore espionner ses concurrentes avec des moyens assez originaux. Sans compter qu'elle passe son temps à embêter sa sœur Merryvère, par amour sororal, bien entendu. Tristabelle est un personnage ambivalent, car on pourrait penser qu'elle est absolument détestable par son comportement, mais l'auteur nous en laisse deviner suffisamment sur la jeune fille pour éprouver de l'empathie et avoir envie de croire en elle et de la suivre.
   Ariel Holzl change complètement de style d'écriture avec ce deuxième tome qu'il signe, et on comprend par là-même qu'il en sera sans doute de même avec le tome 3, peut-être écrit sous la forme des carnets de Dolorine ? En tous cas, ce tome 2 adopte la forme du point de vue interne, c'est-à-dire que le lecteur est littéralement plongé dans les pensées de Tristabelle, qui entame une sorte de dialogue avec celui-ci. Le roman brise sans cesse le quatrième mur, Tristabelle s'adresse sans discontinuer à son lecteur, en l'amadouant et le méprisant à la fois, l'envoie sur les roses un instant, puis le cajole à la ligne suivante, et cette forme d'écriture participe à l'implication du lecteur dans sa lecture. Cela renforce le comique de ce roman, qui n'en manque pas, car le lecteur rit de l'insolence dont fait preuve ce personnage proprement scandaleux.

   Je ne peux pas parler plus longtemps de ce tome sans me répéter par rapport à ma chronique sur le tome 1, ou sans vous gâcher le plaisir de la découverte. Quoiqu'il en soit, lire Les Soeurs Carmines, c'est rencontrer trois personnages féminins atypiques, complètement atteintes et délicieusement imparfaites. Lire Les Soeurs Carmines, c'est découvrir un univers jeunesse qui sort des sentiers battus et, bien que certains passages soient convenus, ça reste un roman pour adolescents, il ne cesse néanmoins pas de surprendre son lecteur, par son style comme par son histoire.

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mardi 13 février 2018

Les Soeurs Carmines, tome 1 : Le complot des corbeaux

Auteur : Ariel Holzl
Edition : Mnémos
Collection : Naos
Parution originale : 16 mars 2017
Genre : Jeunesse, Fantasy, Steampunk
Origine : France
Nombre de pages : 263
   Résumé : Merryvère Carmine est une monte-en-l’air, un oiseau de nuit qui court les toits et cambriole les manoirs pour gagner sa vie. Avec ses sœurs, Tristabelle et Dolorine, la jeune fille tente de survivre à Grisaille, une sinistre cité gothique où les mœurs sont plus que douteuses. On s’y trucide allègrement, surtout à l’heure du thé, et huit familles d’aristocrates aux dons surnaturels conspirent pour le trône.
Après un vol désastreux, voilà que Merry se retrouve mêlée à l’un de ces complots ! Désormais traquées, les Carmines vont devoir redoubler d’efforts pour échapper aux nécromants, vampires, savants fous et autres assassins qui hantent les rues…
   J'ai commencé à lire Les Sœurs Carmines, je l'avoue, parce que mes amies ont presque toutes succombées à la saga d'Ariel Holzl, et que j'étais très curieuse de voir le travail de la maison d'édition Mnémos, en particulier de sa collection jeunesse Naos.
   Le complot des corbeaux est le premier tome d'une saga jeunesse à l'univers décalé et singulier, ainsi que le premier roman de l'auteur. Ariel Holzl nous livre avec Les Sœurs Carmines une histoire à laquelle je suis peu habituée en littérature jeunesse, et j'ai donc eu un coup de cœur pour ce premier tome.

   Chaque tome des Sœurs Carmines présente le point de vue d'une des sœurs. L'histoire se situe au XIXè siècle dans une ville imaginaire, Grisaille. Dans cette ville qui porte quand même très bien son nom, il n'est pas rare de croiser un vampire au détour d'une rue, ou une gorgone au milieu de son jardin de statues, et même des zombies employés dans la publicité. Une ville chaleureuse, en sorte. Nous y rencontrons Merryvère, la sœur cadette, qui, afin de subvenir aux besoins de ses sœurs, exerce la dangereuse, et parfaitement illégale, profession de monte-en-l'air. Merry se retrouve, lors d'un contrat qui a mal tourné, au cœur des querelles dans lesquelles s'affrontent les grandes familles de la ville de Grisaille. Parce que oui, à Grisaille, on se trucide allègrement, on se tire dans les pattes, et parfois même, on se fait kidnapper par des vampires. Et la pauvre Merryvère va se mettre dans un pétrin sans nom à cause... d'une petite cuillère. Règle n°1 : ne sous-estimez jamais la dangerosité de cet instrument maléfique.

   Ariel Holzl nous livre avec sa saga un univers à l'atmosphère victorienne, à tendance steampunk, tout en la mêlant à un style naturaliste, et par ici, on adore le mélange. C'est également une saga pleine d'humour, en constant décalage : Merry et ses sœurs vivent au milieu des goules et des vampires comme si c'était la chose la plus normale du monde (il est possible de prendre des bains de sang dans le salon d'esthétique des vampires, notamment), et c'est ce qui crée l'humour de la saga, et le fait qu'on ne peut pas s'empêcher de rire aux éclats à la lecture de ce livre.
   Cependant, c'est à double tranchant : nous pouvons également voir dans ce livre une sorte de satire qui dénonce d'un côté les inégalités sociales, et de l'autre, se moque des plus puissants de ce monde. Dans Les Sœurs Carmines, l'auteur dépeint un monde dans lequel Merryvère est obligée de voler pour subvenir aux besoins de ses sœurs, lesquelles se retrouvent petit à petit de plus en plus dépouillées de leurs biens car elles n'arrivent plus à payer les frais de la maison qu'elles habitent. Cependant, pas question de verser dans le pathos, grâce à des héroïnes qui brisent les normes, et un univers particulièrement grisant.

   Merryvère est un personnage génial pour introduire l'univers de ces romans : on peut la considérer comme la plus "normale" de ses sœurs et à travers elle, le lecteur peut s'identifier à elle et s'imprégner de l'histoire. C'est un personnage malchanceux et maladroit, et elle casse les codes de l'héroïne ingénue dont les défauts cristallisent le côté attirant du personnage : Merryvère est un personnage complètement à côté de ses pompes, un peu bizarre, carrément maladroite, et ces défauts ne tendent pas à rendre le personnage plus sympathique, car il n'a pas besoin de ça pour l'être, mais ont tendance à participer au comique du roman.
  L'aînée des sœurs s'appelle Tristabelle, et bien que le tome qui lui est consacré est le suivant, nous pouvons l'apercevoir dès le tome 1, et je peux déjà dire qu'il s'agit de mon personnage préféré. Je n'avais jamais rencontré un personnage aussi scandaleux et à la fois indécent dans un livre, et rien que le fait décrire ces mots me donne envie de rire aux éclats. Tristabelle est une dangereuse sociopathe narcissique, qui aime autant les belles toilettes que les bains de sang de vierges. Chacune de ses interventions dans ce premier tome a un sass incroyable, et mériterait d'être encadrée. C'est bien simple, chaque fois qu'elle apparaissait dans le tome 1, j'avais juste envie de sortir les pop corn et d'admirer le spectacle, et le chaos qu'elle met sur son passage. Du grand art.
   La dernière des sœurs est la benjamine, et s'appelle Dolorine. Dolorine a beau être la plus jeune, elle est encore plus atteinte que ses aînées, puisqu'elle a des conversations très sérieuses avec son ours en peluche, et qu'elle peut voir des fantômes. C'est un don qui pourrait servir à ses sœurs, cependant par de malheureux concours du sort, Dolorine oublie toujours de les prévenir de ce qu'elle sait, et souvent, il est trop tard quand elles s'en rendent compte. On ne fait que l'apercevoir dans le tome 1 au travers des pages de son journal intime, puisque le tome qui lui est consacré est le troisième de la saga. Ces passages du journal de Dolorine font partie de mes moments préférés du tome 1, car ils sont fondés sur le décalage entre l'innocence de la petite fille et les situations parfois terrifiantes dans lesquelles elle se met et qu'elle affronte avec indifférence, sinon un certain amusement, et la convergence de ces deux points fait de ces scènes des moments de pur délice.

   Pour finir, j'ai envie de vous pousser à tenter l'aventure des Soeurs Carmines, car c'est une saga jeunesse d'une originalité sans bornes, et d'une impertinence qui dépasse les bornes. Cette saga apporte un vent de fraîcheur dans la littérature jeunesse d'aujourd'hui, et c'est également l'occasion de découvrir les éditions Mnémos, qui est une petite maison d'édition très sympathique, que je ne connaissais pas, mais que je vais suivre de près à partir de maintenant. Je vais maintenant me plonger dans la tête de la dangereuse Tristabelle en attaquant le deuxième tome, et je sens déjà qu'il va être mon préféré de toute la saga.

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jeudi 28 décembre 2017

Bonjour tristesse

Auteure : Françoise Sagan
Edition : Pocket (Julliard)
Parution originale : 15 mars 1954
Genre : Tranche de vie, Drame
Origine : France
Nombre de pages : 153
   Résumé : Cécile a 17 ans et vient de rater son bac. Avec son père, quarantenaire qui enchaîne les relations, et Elsa, la nouvelle conquête de son père, elle coule des jours heureux en vacances au bord de la mer. Mais l'arrivée d'Anne dans leur vie va venir chambouler ces vacances que Cécile voulait pleines de joie et d'insouciance.



   
   J'ai fait la rencontre de Bonjour tristesse totalement par hasard en fouillant sur une table de brocante il y a cinq ans. Ce très court roman, que je savais être un grand chef d’œuvre, j'ai mis du temps à le lire car j'avais peur d'en être déçue. Ce ne fut absolument pas le cas.

   Bonjour tristesse raconte l'histoire d'un été. Un été au bord de la Méditerranée qui fut le témoin d'une histoire ordinaire, et pourtant d'une importance capitale dans la vie du personnage principal, car il va chambouler sa vie à jamais. Cécile a dix-sept ans, et elle vient de rater son bac. Son père, veuf depuis un certain nombre d'années et qui enchaîne les relations, décide de louer une villa à la mer avec sa fille et Elsa, sa nouvelle conquête. Le père et la fille entretiennent une relation fusionnelle, fondée sur l'aventure et l'insouciance, et le désir d'être heureux. Un jour, le père annonce aux filles qu'il a invité Anne, une ancienne amie de la mère de Cécile, à passer quelques jours à la villa. Aussitôt, l'atmosphère change : Anne est une femme froide, indifférente, pour qui Cécile entretient des sentiments très paradoxaux : elle l'admire, mais elle la craint également. Cécile, avec l'arrivée d'Anne, sent la fin de l'été approcher, et avec lui, sa vie heureuse avec son père.

   Ce premier roman de Françoise Sagan est un roman à propos de la complexité de l'adolescence, de l'inconscience cruelle de cet âge toujours posé sur le fil du rasoir, de l'insouciance lourde de conséquences d'un âge parfois terrible à porter. Cécile est à cet âge où elle a envie de prendre des décisions d'adulte, mais où la légèreté de la jeunesse la gouverne toujours. Elle est à un âge où elle veut évoluer, mais le changement lui fait peur.
   L'arrivée d'Anne dans la vie de Cécile et son père va tout changer à cet été. Elle est leur exact opposé : elle est la glace, alors qu'ils sont le feu. Cécile a peur que son père se lie à Anne, peur que leur vie à eux deux change. Elle ne peut pas inclure Anne dans leur futur.

   A la lecture de ce roman, on sent un sentiment de malaise qui nous tenaille les entrailles, comme si une sorte de nuage noir planait au-dessus de cette villa. L'intrigue se fonde sur des non dits et sur la passivité des personnages, surtout la passivité du père face à la bataille qui fait rage entre Anne et Cécile. On finit même par oublier que tout est de la faute du père, tant il se fond dans l'arrière plan, et j'avoue avoir eu honte à ma première lecture d'avoir seulement jugé les filles sans même morigéner le père dans mes propos.
Ce qui est très perturbant avec Bonjour tristesse, c'est que notre vision des personnages évolue au fur et à mesure que l'on avance dans le roman. C'est petit à petit que l'on commence à comprendre comment les rouages s'imbriquent, et on finit par "changer de camp" : alors qu'Anne nous paraît un personnage abject au départ, alors qu'on la voit avec nos yeux d'adolescents, puisqu'à travers le prisme de la perception de Cécile, nous finissons par la prendre en pitié et nous voyons Cécile et le père avec des yeux nouveaux.

   Je ne peux pas parler de ce roman sans parler de l'écriture de Françoise Sagan. L'auteure était à peine majeure quand elle a écrit Bonjour tristesse, et on ne peut pas ne pas remarquer à quel point son écriture est magnifique. Celle-ci arrive à retranscrire les langueurs et le rythme lent d'un été passé à lézarder au soleil, mais également la vivacité d'un âge où le poids des responsabilités ne repose pas encore sur nos épaules, et de celui où l'on refuse les responsabilités ; la fille et le père, ensemble. C'est une écriture juste à propos de la complexité de deux âges qui refusent de voir les noirceurs de la vie.

   Pour conclure, je dirais que Bonjour tristesse est un roman qui m'a transportée. Je l'ai lu avec mes yeux d'adolescente, mais également d'adulte, et je suis toujours subjuguée par la splendeur et la justesse de ce roman. Cécile est un personnage complexe, avec une vivacité d'esprit mais aussi un manque de lucidité manifeste et un manque de réflexion quant aux conséquences de ses actes. En un peu plus d'une centaine de pages, Françoise Sagan écrit un drame, un morceau de vie qui va chambouler un père et sa fille, et va leur porter un sentiment nouveau qu'ils accueillent en eux : la tristesse. 

lundi 25 décembre 2017

The Book of Dust, tome 1 : La Belle Sauvage

Auteur : Philip Pullman
Edition : David Fickling Books
Parution originale : 19 octobre 2017
Genre : Jeunesse, Aventure
Origine : Royaume-Uni
Nombre de pages : 560
   Résumé : Malcolm est un jeune garçon de 11 ans qui travaille à l'auberge de ses parents, La Truite. Il a une passion pour son canoë, qu'il a nommé La Belle Sauvage, et il l'utilise pour faire des balades et aller aider les religieuses du prieuré en face de l'auberge, qui abrite en son sein un bébé de six mois répondant au nom de Lyra. Malcolm va apprendre qu'une prophétie entoure ce bébé, et qu'elle est en danger. Avec l'aide d'Alice, une jeune fille qui travaille à La Truite, Malcolm va partir dans un périple haletant, à bord de La Belle Sauvage, afin de retrouver le père de Lyra, et la mettre à l'abri...
   Une émotion singulière m'envahit à l'heure où j'écris ces mots. La Belle Sauvage est une lecture particulière pour moi, parce que je l'attends depuis littéralement treize ans. En effet, j'étais encore une enfant quand j'ai lu pour la première fois la merveilleuse trilogie A la Croisée des Mondes de Philip Pullman, trilogie qui est encore à ce jour mon plus gros coup de cœur jeunesse. La fin de cette histoire nous promettait une suite des plus grandioses, que j'attendais telle l'Arlésienne pendant tout ce temps. Et aujourd'hui, la nouvelle trilogie de Philip Pullman, se déroulant dans le même univers et avec les mêmes personnages longtemps chéris, nous délivre enfin son premier tome, que je me suis empressée de lire dès sa sortie en version originale, parce que je suis une personne très calme et posée dans ma vie (c'est faux).

   La Belle Sauvage nous raconte une histoire qui se déroule dix ans avant les évènements du premier tome d'A la Croisée des Mondes. On y rencontre le personnage de Malcolm Polstead, un jeune garçon de onze ans qui travaille après les cours à l'auberge de ses parents, qui s'appelle La Truite. Malcolm est un garçon curieux qui aime discuter avec les nombreux clients qui viennent séjourner à La Truite, et un jour, il apprend que le prieuré où il va régulièrement aider les nonnes abrite un bébé de six mois, répondant au nom de Lyra. Malcolm se prend aussitôt d'affection pour le bébé, et, quand il apprend qu'on la cache parce qu'elle est en danger, il fait tout ce qui lui est possible de faire pour la protéger. A l'aide de son canoë, qu'il a nommé La Belle Sauvage, et accompagné d'Alice, une jeune fille qui travaille à La Truite, il va partir demander le droit d'asile à l'université Jordan College pour la petite Lyra.
   Pour les lecteurs d'A la Croisée des Mondes, vous l'aurez compris : La Belle Sauvage lève le voile du mystère sur l'arrivée de Lyra à Jordan College, le lieu où nous la découvrons pour la première fois dix ans plus tard alors qu'elle s'infiltre dans le Salon de Jordan, et où elle entendra parler pour la première fois de la Poussière.

   Je ne vais pas vous mentir, mon avis sur ce roman transpire la subjectivité. J'aime tellement cet univers, je trouve que l'histoire et les personnages de Philip Pullman sont si bien construits, que je ne pouvais que me plonger dans La Belle Sauvage avec ravissement, et j'ai adoré ce premier tome. Cependant, après une relecture en version française, mon avis s'est fait plus nuancé, surtout sur la fin du roman : il y avait un côté "Odyssée" qui n'était pas déplaisant dans la deuxième partie du roman, cependant, à certains moments où le récit se faisait très onirique, j'ai senti que l'histoire était peut-être un peu bancale et se dispersait quelque peu. Néanmoins, ce fut un délice de retrouver certains des personnages que j'ai le plus aimé dans la première trilogie : Farder Coram, pour commencer, qu'on retrouve sous un autre nom dans ce tome ; Lord Asriel, que nous découvrons sous un jour plus doux. Lyra est déjà un bébé espiègle et on sent déjà tout son potentiel et toute son intelligence.
   En ce qui concerne le trio de tête des nouveaux personnages, c'est-à-dire Malcolm, Alice et Hannah, on retrouve une similitude, voulue, je le pense, car construite en miroir, avec le trio Lyra, Will et Mary Malone, qui se formera dix ans plus tard. J'ai en tous cas beaucoup aimé la relation entre Malcolm et Hannah, ainsi que celle, plus laborieuse, entre Malcolm et Alice, comme celle de Lyra et Will le fut à ses débuts également. On sent dans l'écriture de Pullman comment une relation de confiance se bâtit entre Malcolm et Alice au fur et à mesure qu'on avance dans l'histoire. Pullman est extrêmement habile pour écrire les relations entre les enfants, et justement, dans ce tome-ci, cette écriture sonne d'autant plus juste.
   Pullman est également très ingénieux pour aborder le sujet de la religion. Dans A la Croisée des Mondes, Pullman écrit une réponse au poème The Lost Paradise d'un de ses poètes préférés, John Milton. Il y manie la critique de la religion avec subtilité (mais pas assez cependant pour les Etats-Unis qui ont censuré le roman), alors que je trouve que dans La Belle Sauvage, il l'attaque en frontal. La critique y est bien moins ténue, surtout que ce n'est pas le sujet traité à proprement parler dans ce tome. La Belle Sauvage raconte une histoire dans l'Histoire : pendant que les Erudits se crêpent le chignon à propos de la Poussière et de la religion, Malcolm et Alice, unis par leur amour pour Lyra, naviguent au milieu de ces instances qui se déchirent pour emmener le bébé à bon port.

   On y apprend également certaines choses incroyables à propos des daemons, notamment à travers le personnage si paradoxal de Gérard Bonneville, un personnage avenant au premier abord, mais dont le daemon, une hyène mutilée, représente la vilenie de l'homme. Des questions autour des daemons se posent alors : comment un homme peut-il mutiler son daemon ? A travers le daemon de Lyra, Pantalaimon, se posent d'autres questions à ce propos : comment, alors que Lyra n'a jamais vu tel animal de sa vie, Pantalaimon peut-il se transformer en ledit animal ? Les daemons peuvent-ils tous changer de forme pendant le sommeil des enfants, ou est-ce le signe d'une grande intelligence et imagination ? Est-ce vraiment interdit de toucher le daemon des autres, ou est-ce une simple construction sociale et tacite ?

   Je pourrais disserter pendant des heures sur ce roman, tant il y a de choses à dire. J'ai eu peur au moment de ma lecture d'avoir tellement cristallisé ce moment où je tiendrais enfin La Belle Sauvage entre mes mains, que je serais déçue du livre, mais ça n'a pas été le cas. J'ai été enchantée du début à la fin, et j'attends le tome 2 avec une impatience folle. Je ne peux que vous conseiller de lire La Belle Sauvage, ainsi que A la Croisée des Mondes, c'est un univers incroyablement riche qui possède un nombre incalculable de niveaux de lectures. On peut lire cette histoire enfant, comme adulte. Je redécouvre l'univers à chaque fois que je le relis, et je l'ai relu un bon paquet de fois. Je suis extrêmement émue de vous parler enfin de La Belle Sauvage, et de me replonger dans ce si bel univers une nouvelle fois, pour encore deux nouveaux tomes.

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