jeudi 24 janvier 2019

Fréquence Oregon

Auteur : Loïc Le Pallec
Edition : Sarbacane
Collection : Exprim'
Parution originale : 7 novembre 2018
Genre : SF, Jeunesse
Origine : France
Nombre de pages : 280
Résumé : La Terre, dans quelques années... À l'abri d'un monde en proie au chaos, dans un luxueux complexe pour familles fortunées, Alta Luna s'ennuie entre une mère dépressive et un père débordé. Heureusement, il y a les amis : Jonas, un peintre bâti comme un gladiateur, et Gaspard, qui dispute d'interminables parties d'échecs avec le robot Seven. Un jour, un couple de jeunes déserteurs échouent sur les côtes de ce paradis, ils sont aussitôt emprisonnés. Alta Luna, Jonas et Gaspard décident d'organiser leur évasion,avant de s'envoler à bord d'un petit avion avec leurs protégés et Seven. Leur destination ? L'Oregon. Un mystérieux « capitaine Green » est, paraît-il, en train d'y bâtir un monde nouveau...

   Avant de commencer cet article, petit disclaimer :

   - J'ai déjà écrit cet article sur ce blog, article qui avait fait polémique, notamment avec l'auteur parce que... je n'ai pas aimé son livre. Pire que ça, je lui ai trouvé des aspects sexistes. Je précise donc, que cet article n'est que le reflet de mon avis le plus subjectif,e t je le réécrit afin d'être la plus précise possible sur mon avis et pour répondre à des commentaires qui ont été laissés et n'ont pas compris ledit avis. Vous avez évidemment le droit d'avoir aimé ce livre et de le défendre dans les commentaires, je vous demande simplement de le faire avec le plus de respect et de politesse possible envers moi et mon avis. Pas comme la dernière fois, donc.
   - Cet article n'est pas là pour causer de la peine à l'auteur ou la maison d'édition, que j'apprécie par ailleurs, mais pour montrer ce que je trouve qui n'allait pas dans ce livre et comment je trouve qu'il aurait pu être amélioré. Je n'incite personne à passer son chemin devant ce livre, parce que je considère qu'un livre que je n'ai pas aimé trouvera forcément son public ailleurs, même s'il est intéressant de partager des avis pour, mais aussi des avis contre, sur la question. Maintenant, si l'auteur se sent attaqué... et bien, c'est dommage, car ce n'était pas le but.
   - Je vais spoiler certains passages du livre pour pouvoir donner mon avis en profondeur et ainsi expliquer pourquoi je n'ai pas aimé. Si vous n'avez pas lu le livre et que vous ne souhaitez pas connaitre ces détails, attention, parce que cette chronique en contient.
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   Pour ce qui est de mon avis sur Fréquence Oregon, vous l'aurez donc compris : je n'ai pas aimé ce livre. Je partais pourtant avec un bon a priori sur la question, puisque c'était la première fois que je lisais un roman de SF chez Sarbacane, et que le résumé de la quatrième évoquait des sujets d'actualité tels que le débat autour de l'accueil des migrants, le besoin d'espérer en l'existence d'une terre promise alors que la société et le monde s'effondre sous les assauts des guerres, la tolérance envers les minorités, etc. Des sujets qui m'intéressent donc, et dont le traitement fait auprès de la jeunesse m'intéresse d'autant plus.
   Dans ce roman, qui se place quelques années après nous, sur une Terre dévastée, nous rencontrons Alta Luna, qui habite dans un complexe abrité des guerres et fermé aux visiteurs, et qui s'ennuie d'une vie oisive qu'elle mène. Avec ses amis Jonas, Seven et Gaspard, ils découvrent un jour un émetteur qu'ils arrivent à mettre en marche, et avec lequel ils arrivent à contacter Ulysse et Cassiopée, deux déserteurs qui ont bien l'intention de partir retrouver un certain Capitaine Green qui les attends dans un pays qu'il appelle l'Oregon, où ils pourraient vivre une vie meilleure. Alta Luna et ses amis décident donc d'aider Ulysse et Cassiopée dans cette odyssée.

   Un roman qui parle de tolérance, d'évasion, d'aventures, pourquoi alors n'ai-je pas aimé ce roman donc, puisqu'il semblait réunir tous les ingrédients que j'aime ? Et bien pour deux raisons principales : 
   La première, c'est que j'ai trouvé la trame de l'histoire extrêmement classique, simpliste et entendue. A tel point que je devinais la suite des évènements avant même que celle-ci ne se soit déroulée. J'ai eu la sensation que l'auteur s'était muni d'une liste à puces de tous les clichés du roman de science-fiction qu'il connaissait et s'en était servi pour parsemer son histoire et faire avancer l'intrigue de cette manière.
   Si j'étais une adolescente qui n'avait pas beaucoup lu, je n'aurais sans doute pas autant été gênée par cet aspect, mais malheureusement je sais aussi qu'il existe des romans comme Sirius de Stéphane Servant, qui est un roman jeunesse d'anticipation qui traitent les mêmes sujets que Fréquence Oregon, et que pour autant, je trouve bien mieux écrit et plus complexe, et tout autant accessible à la jeunesse. Contrairement à ce que certains pourraient penser, les adolescents sont des êtres qui comprennent les pensées et les concepts complexes, et simplifier ces concepts en les entourant de clichés, c'est infantiliser les adolescents et ne pas reconnaître leur intelligence, leur sens critique et leurs capacités de réflexion. Et s'il faut une brique de 600 pages ou de deux tomes de 300 pages afin de bien développer ces aspects, et bien ce n'est pas ce qui va faire peur aux adolescents, qui dévorent littéralement des sagas entières de 1000 pages à ces âges. La banalité du récit et les clichés qui l'entourent est donc un premier critère que je n'ai pas aimé dans ce récit.

   Le deuxième point que, non seulement je n'ai pas aimé, mais qui m'a surtout dérangée, sont certains aspects sexistes que j'ai trouvé dans ce récit. Je ne dis pas là que l'auteur a fait preuve de sexisme consciemment, puisqu'un de ses personnages est profondément féministe. Cependant, une personne qui s'éveille aux questions du féminisme dans notre société n'est pas à l'abri de faire preuve de ce que l'on appelle "le sexisme ordinaire", et ce récit en est parsemé.

   En premier lieu, le personnage de Lupita, qui aurait pu être tellement intéressant si l'auteur l'avait un peu plus développée. Malheureusement, on oublie régulièrement son existence au cours de l'histoire, car l'auteur ne lui attribue que quelques phrases de dialogues au cours du récit. Si encore l'auteur avait précisé qu'elle était de nature laconique et peu communicative, mais qu'il la faisait exister en lui attribuant plus d'actions et de présence dans le récit. En comparaison, il y a un personnage dans le roman La Princetta et le Capitaine de Anne-Laure Bondoux qui est muet. Cela n'empêche absolument pas le personnage d'exister dans le récit, d'avoir un background et un développement personnel au cours du roman, et on n'oublie certainement pas son existence pendant qu'on lit le roman. Le personnage de Lupita est bâclé, invisibilisé, son potentiel est négligé. Je suis sûre que l'auteur ne l'a pas négligée précisément parce que le personnage est féminin, mais c'est cela que l'on appelle du sexisme ordinaire et intégré, c'est le plus vicieux car il est inconscient, mais il existe et se manifeste tout de même.
   Il se manifeste également lorsque l'auteur n'attribue les rôles du soin qu'aux personnages féminins, et jamais aux personnages masculins. Cela, parce que dans l'imaginaire collectif, la femme est la responsable du soin envers les autres. J'aurais aimé voir les personnages masculins Jonas et Gaspard s'occuper des enfants dans cette histoire également, ou pourquoi pas, le robot Seven (ça, ça aurait été original, et potentiellement drôle et tendre comme comique de situation !), puisque tout au long du récit sa nature cartésienne et rigoureuse est influencée par la nature des humains qu'il côtoie. Ça aurait été une plus belle preuve que le robot se lie aux humains et comprend leur nature humaine, plutôt que la scène de tentative de viol où il se fait sauveur.
   D'ailleurs, parlons de ces scènes de tentative de viol. Il y en a deux dans le roman, je préfère prévenir dès maintenant pour les personnes les plus sensibles. Je suis de ces lecteurs pour lesquels le sujet est si grave que ces scènes se doivent d'être nécessaires et irremplaçables pour la suite du récit. Autant la première pourrait l'être, puisqu'elle sert, d'après l'auteur, à sceller le fait que Seven commence à se rapprocher de plus en plus des humains. Cependant, il y avait, à mon avis, des dizaines de scènes qui auraient pu remplacer celle-ci et faire passer le même message. Des scènes qui ne mettraient pas un personnage féminin en position de faiblesse par rapport à un homme par exemple, comme on a pu le voir des centaines de fois dans la culture artistique, pour commencer.
   La deuxième est, à mon sens, absolument pas nécessaire, en revanche. Elle apparaît à un moment où Alta Luna se fait kidnapper, et, si elle était là pour montrer la nature sauvage de ces hommes, il me semble que, déjà, le kidnapping et la séquestration étaient bien suffisantes pour le montrer. Encore une fois, ce sont, pour moi, des scènes faisant preuve d'un sexisme ordinaire et intégré, et je ne dis pas l'auteur lui-même est sexiste et misogyne, mais sa façon d'écrire les personnages et les scènes l'est.

   Tous ces points que j'ai abordé me font penser à deux choses : soit ma sensibilité au sexisme, et plus encore, au sexisme ordinaire, s'est accrue au fur et à mesure que j'ai grandi et mûri ; soit ce sexisme que j'ai découvert au fil de ma lecture et dont l'auteur a fait preuve par son écriture est une conséquence directe du sexisme et de la misogynie présente dans la SF depuis toujours (il suffit de se rappeler les couverture racoleuses de femmes seins nus et dans des positions lascives sur les livres de SF dans les années 80...) et dont il est difficile de se détacher tant cela est ancré dans les clichés de la SF.
   Pourtant, il faut s'en détacher, il faut écrire des personnages féminins intéressants et progressistes dans les romans de science-fiction parce que, bah on est en 2019 maintenant, et on mérite ce genre de personnages même quand on lit de la science-fiction. Comme je le disais précédemment, le personnage d'Avril, dans Sirius de Stéphane Servant, est un exemple parfait de personnage féminin intéressant et progressiste dans la littérature de science-fiction, en particulier jeunesse, car il utilise les clichés de la science-fiction pour les détourner. Avril s'occupe d'un enfant dans Sirius par exemple, ce qui constitue un cliché que j'ai dénoncé plus haut en soi, mais Stéphane Servant détourne cet aspect du personnage en la présentant comme étant une héroïne investi d'une mission et d'une quête de la plus haute importance, qui est de s'occuper de cet enfant, une quête de premier plan. Car le cliché de la "femme infirmière" dans les récits, c'est souvent de lui attribuer une tâche qui la met au second plan, ce qui n'arrive pas là. J'aimerais lire plus de romans de science-fiction jeunesse aussi beau et originaux que celui-ci, chose que je n'ai pas retrouvé avec Fréquence Oregon.

   Je termine cet article en précisant à nouveau qu'il ne s'agit que de mon avis. J'ai réécrit cet article dans le but de tendre le plus vers cet objectif de montrer que c'est mon avis, et pas une vérité générale que je tente d'imposer. Lisez ce roman, et faites-vous votre avis, pour moi, ça n'a juste pas fonctionné.
   Vous pouvez bien entendu, si vous avez aimé ce livre, le défendre en commentaire, dans le respect le plus total de mon avis et de ma personne, et en faisant preuve de bienveillance envers moi, et entre vous.

dimanche 20 janvier 2019

La Dénonciation

Auteur : Bandi 
Edition : Picquier 
Collection : Littérature 
Parution originale : 2016 
Genre : Témoignage, Nouvelles 
Origine : Corée du Nord 
Nombre de pages : 244
   Résumé : Bandi, qui signifie "luciole", est le pseudonyme d'un écrivain qui vit en Corée du Nord. Après bien des péripéties, dissimulés dans des livres de propagande communistes, ses manuscrits ont franchi la frontière interdite pour être publiés en Corée du sud. Mais pas leur auteur. Bandi a choisi de rester, lui qui se veut le porte-parole de ses concitoyens réduits au silence. Ses récits où s'expriment son émotion et sa révolte dévoilent le quotidien de gens ordinaires dans une société où règnent la faim, l'arbitraire, la persécution et le mensonge, mais aussi l'entraide, la solidarité, et l'espoir, chez ceux qui souffrent. Des récits d'une grande humanité, et l'ouvre d'un authentique écrivain.
    "Rappelez-vous l'œuvre dystopique la plus atroce que vous ayez lu dans votre vie. Pensez-y fort. Ce recueil est la pire de toutes, car elle est réelle." Ces mots sont ceux que je poserais sur le coup de cœur que je collerais sur ce livre au boulot, tant ce livre m'a bouleversée.
   En effet, ce recueil de nouvelles est l’œuvre de toute la vie d'un auteur nord-coréen répondant au nom de Bandi, qui a passé une grande partie de sa vie à récolter les témoignages de vie de ses compatriotes qui lui ont inspiré ces nouvelles. Celles-ci nous sont parvenues hors de Corée du Nord en passant la frontière avec la Chine, entre les pages de livres communistes. Mais l'auteur a décidé de rester alors qu'il avait l'occasion de partir à son tour, afin de continuer à dénoncer l'injustice et la misère de son pays.
   Le pacte de lecture passé avec cette œuvre et son auteur nous certifiant que les histoires que nous allons découvrir sont réelles, la lecture en a été d'autant plus éprouvante et bouleversante, mais néanmoins nécessaire pour quiconque souhaite en savoir plus sur les deux Corées et leur histoire. D'autant plus qu'il est difficile de trouver le moindre contenu véridique à propos de la Corée du Nord, et surtout provenant d'un auteur qui y vit.

   Chaque histoire propose une situation différente, et il est difficile, pour nous qui vivons une vie relativement simple et libre, de se dire que ces situations ont été vécues et sont encore vécues, quelque part, dans le monde, alors qu'elles ressemblent à des scènes orwelliennes. Par exemple, dans une nouvelle, nous nous retrouvons plongés dans la vie d'une petite famille avec un enfant en bas âge, au moment d'un grand évènement en l'honneur de Kim Il Sung, le "Grand Leader" en vigueur de l'époque. Le problème, c'est que le bébé a peur du portrait du Leader accroché devant les fenêtres de l'appartement, et que la mère se retrouve obligée de fermer les rideaux blancs distribués à l'occasion de l'évènement pour préserver l'enfant. Elle se fait alors réprimander par la responsable du quartier (oui, en Corée du Nord, il y a des responsables de quartier qui surveillent vos moindres faits et gestes, "Big Brother is watching you" c'est pas de la fiction là-bas) et est suspectée d'envoyer un message à des espions, puisque son comportement diffère des autres résidents. Je vous laisse sur ça pour pas vous spoiler la nouvelle, mais cela vous donne un exemple du type de situations rencontrées dans le recueil, et vous laisse présumer du pétrin dans lequel elle s'est mise pour cette simple action.

   Le truc, avec ce recueil de nouvelles, c'est que chaque petite histoire ressemble à une œuvre d'anticipation dystopique, mais en sachant que ce que vous lisez est réel, c'est à double tranchant à mon avis : soit vous réussissez à le prendre comme tel, vous pouvez avoir ce réflexe de suspension de l'incrédulité qui se produit chez le lecteur quand le pacte de lecture annoncé assure que l'histoire est fictive et donc vous retrancher derrière une barrière pour vous protéger de votre lecture, et ainsi l'aborder sereinement ; soit, comme moi, le pacte de lecture passé avec l'auteur a une vraie influence sur vous et fonctionne ici comme lorsque vous lisez une biographie ou une autobiographie : j'ai abaissé toutes mes barrières entre la lecture est moi, ce qui fait que j'ai été prise par ma lecture tout du long, je ne pouvais pas lâcher mon livre, que j'en suis ressortie bouleversée et que j'y suis même allée de ma larme.
   Je ne saurais dire si ma nature empathique à joué dans l'équation, (à mon avis oui) mais je n'ai pas pu m'empêcher de ressentir beaucoup de peine, en sachant que ce qu'endurent les personnages représente le quotidien de millions de personnes encore aujourd'hui dans le monde. Ce n'est pas normal que des situations que nous lisons dans des livres de science-fiction ou dystopique pour notre divertissement aujourd'hui, tel que le culte de la pensée unique, le contrôle des populations et des déplacements, la censure culturelle, soient vécues quotidiennement par des gens quelque part dans le monde. Il est révoltant que des gens vivent un 1984 encore en 2019.

   Cependant, et c'est absolument jouissif, Bandi fait beaucoup plus que de mettre en lumière la misère qu'est devenue son pays. Il nous montre comment le peuple s'organise pour contourner et défier l'autorité. Il fait éclater les préjugés comme quoi les Coréens du Nord sont tous matrixés et et ont tous subi un lavage de cerveau sous leur dictature. Et certes, bien sûr, beaucoup cherchent la moindre erreur commise par leurs camarades pour pouvoir les dénoncer et ainsi gagner en estime auprès du Parti, mais pour la plupart, il se développe un esprit d'entraide, de loyauté envers les uns et les autres, de solidarité face à l'ennemi, qui les poussent à soutenir leurs camarades suspectés de non adhésion au Parti, à partager leurs maigres ressources entre eux, à faire passer des messages codés pour dénoncer les agissements du Parti, comme des chansons ou des pièces de théâtre. Ils essaient de vivre aussi normalement que possible sous un régime à contraintes aussi draconiennes. J'ai trouvé que cet aspect du récit brillait d'une lumière d'espoir au milieu de cet obscurantisme dans laquelle baigne le peuple nord-coréen.

   En définitive, vous l'aurez compris, cette lecture m'a complètement retourné l'estomac, m'a révoltée, m'a mise en colère, m'a rendue triste, mais est également devenue une référence pour moi que je conseille à quiconque est sensible à ce qui a trait à la Corée, souhaite en apprendre de manière plus précise sur son histoire, la politique de la Corée du Nord, la vie de ses habitants, les difficultés qu'ils endurent. "Bandi" est un terme qui signifie "luciole", et qui, par définition, projette sa lumière sur le monde. C'est donc un beau recueil que nous présente l'auteur, et qui permet de prendre conscience de cette réalité alternative qui existe dans notre propre monde, pas si loin de chez nous, et permet d'éveiller une nouvelle réflexion.

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